L’Infanterie au cours des Combats d’avril et mai 1917

Au 1er avril 1917, la guerre atteint son 971e jour de guerre. Le front s’est stabilisé sur une ligne allant des Flandres belges (Poelkapelle) à l’Alsace (Hohrod (1)) en passant par l’Artois, la Somme, la Champagne et la Lorraine.

Le général Robert Nivelle (1852-1924) qui a remplacé, en décembre 1916, le général Joseph Joffre (1852-1931) à la tête des armées françaises reprend l’idée de son prédécesseur : concentrer un maximum de forces sur une partie du front afin de l’enfoncer et en terminer avec la guerre de positions. Le terrain est choisi : c’est le Chemin des Dames que les Allemands ont transformé en véritable forteresse. Le général Nivelle estime que ce secteur situé entre Reims et Soissons est mal défendu. Ce chemin des Dames doit son nom à Adélaïde et Victoire, filles du roi Louis XV et donc Dames de France. Elles empruntaient ce chemin de plaisance, qui a été empierré pour rendre visite à leur gouvernante et dame d’honneur, Mme François de Châlus, au château de la Bove à Bouconville-Vauclair (2).


Fraternité au front entre soldats coloniaux

Reconquérir

L’attaque frontale prévue pour le printemps doit surprendre l’ennemi et l’anéantir. A tout le moins, le faire reculer. C’est cette technique que le général Nivelle a utilisé à Verdun, en octobre  1916 pour reconquérir le terrain perdu. Avec succès. Après un hiver très rigoureux qui a retardé les préparatifs de la bataille, pas moins de 22.000 hommes se remettent à la tâche. Ils construisent 310 kilomètres de voies ferrées, élargissent 155 kilomètres de voie existantes et créent 310 kilomètres de voies nouvelles. Quelques 4.500 wagons se relaient pour transporter des baraquements, des bois pour les abris et les tranchées, des tôles, des fils de fer, des barbelés, etc.


La Fontaine du Poilu sur la place du village
de Craonnelle (Aisne)

533 obus par minute

Les trois armées (la 5e, la 6e et la 10e) regroupées dans le groupe d’armée de réserve (3) sont pré-positionnées sur trente kilomètres de front. En tout ce ne sont pas moins de quarante-et-une divisions d’infanterie, quatre divisions d’infanterie coloniale et une division d’infanterie territoriale qui s’alignent face aux Allemands. Cette force compte environ 850.000 hommes et dispose de 2.700 canons de 75mm et de 2.300 mortiers lourds. L’artillerie prépare le terrain pour les fantassins. Du 12 au 15 avril, 533 obus sont tirés en moyenne par minute, mais le brouillard et la brume persistants ne permettent que des tirs approximatifs.


Des tirailleurs kanaks du 6e RIC ou du 418e RI ont participé à la bataille du Chemin des Dames

Pas d’effet de surprise

Le 16 avril à environ 3 h 30, les hommes de première ligne se préparent et avancent jusqu’aux lignes ennemies. Beaucoup de soldats sont désorientés par les ordres et les contre-ordres. La veille, beaucoup ont fait « la bombe », c’est-à-dire la fête : « comme nous ne savons pas si nous reviendrons, il fallait en profiter : une courte lettre à sa famille, presque un adieu, et en route », témoigne Paul Clerfeuille du 273e RI (4).
Après une nuit bien souvent sans sommeil, ils se lancent à l’assaut. Il est cinq heures du matin peu avant l’offensive générale qui est déclenchée une heure plus tard. Près d’une centaine de régiments d’infanterie s’engagent dans la bataille. Mais l’effet de surprise ne joue pas. Pour deux raisons. La première est que les Allemands avaient  investi le Chemin des Dames depuis l’automne 1914. Ils ont eu le temps de construire des souterrains de protection et des abris souterrains à 10 ou 15 m de profondeur. Ils  attendent les unités d’infanterie françaises de pied ferme. La seconde est que les Allemands avaient appris de certains prisonniers que les Français s’apprêtaient à attaquer (5).


Le député Jean Ybarnégaray, officier d’état-major au 249e RI, a combattu au Chemin des Dames.

Le général Robert Nivelle

« C’est à nous de partir… »

En ce mois d’avril 1917, le chemin de plaisance se transforme vite en chemin de souffrance, car ce 16 avril au petit matin, les Allemands lancent leur déluge de feu sur les Français. Les premiers assauts sont très meurtriers d’autant plus que les soldats français, lestés de leurs paquetages, s’engagent sur des pentes assez fortes. C’est l’hécatombe. « La première vague part, mais est aux deux tiers fauchée par les mitrailleuses ennemies qui sont dans des petits abris en ciment armé. Nous devrions être partis depuis trois quart d’heure (…) Puis c’est à nous de partir (…) Nous sautons dans les champs ; les mitrailleuses et les obus pleuvent autour de nous : nous heurtons des morts de la première vague ainsi que de notre régiment parti il y a 15 minutes » (6).
Une fois sortis des tranchées, les combattants devaient progresser “en quatre bonds”, à raison de 100 mètres en 3 minutes, malgré la trentaine de kilos de l’équipement, malgré aussi le relief et les difficultés d’un terrain bouleversé par huit jours de bombardements par l’artillerie et l’aviation françaises.


Le Monument de la 36e DI, aussi appelé Monument des Basques, a été érigé en 1928
sur la commune de Craonnelle pour honorer les régiments suivants,
venant principalement du Sud-Ouest :
12e RI, 14e RA, 18e RI, 34e RI, 49e RI, 218e RI et 249e RI

Lourdes pertes

Selon le député des Basses-Alpes (département rebaptisé Alpes de Haute-Provence en 1970) Jean Ybarnégaray (1883-1956) qui sert comme officier d’Etat-major au 249e régiment d’infanterie « La bataille s’est livrée à six heures du matin, à sept heures, elle était perdue ! » (7). L’emploi des premiers chars français dans le secteur de Berry-au-Bac ne change rien, bien au contraire (8).
La 10e division d’infanterie coloniale composée des 33e (commandé par le Lieutenant-Colonel Dumas), 52e (colonel Garnier (9)) et 53e Régiment d’infanterie coloniale (lieutenant-colonel Debieuvre) paie un lourd tribut dès la première journée, en s’élançant sur Hurtebise : les pertes s’élèvent à 150 officiers et 5 000 soldats dont la moitié sont des tirailleurs sénégalais. Dès les premières heures de l’engagement français, plus de 40.000 soldats sont hors de combat.
Des unités perdent le tiers ou la moitié de leurs effectifs comme le 208e RI qui laisse 1.641 hommes sur le terrain. Son régiment d’active, le 8e RI, perd plus de 1.000 hommes sans avoir réussi à parcourir plus de dix mètres…


L’observation avant l’assaut

« L’infanterie a souffert mais le moral est bon »

En début d’après-midi, le temps maussade se dégrade. Sur certaines zones, il neige et ce mauvais temps va aller en s’amplifiant le lendemain comme le remarque dans ses carnets de guerre, Louis Barthas (1879-1952), soldat au 296e RI : « La pluie cesse pour faire place à la neige qui tombe en flocons gros comme je n’en avais jamais vu de ma vie. Uneavalanche de neigele 17 avril ! Alors que dans notre Midi les arbres ont déjà fleuri et que les vignes étalent leur mer de verdure ! ».
Le général Ernest Blondat (1862-1938) commandant le 2e corps d’armée colonial décrit lui-même les éléments défavorables qui ont freiné les attaques : « L’influence des circonstances atmosphériques défavorables a été le trait le plus saillant de la période de préparation. Le vent violent, l’atmosphère brumeuse, la pluie et la neige fréquentes ont amoindri, dans une large proportion, le rendement de l’aviation, gêné l’observation aérienne, contrarié les réglages et l’exécution des tirs, empêché le contrôle photographique des destructions (…) L’infanterie a également souffert des intempéries qui ont rendu très pénibles les travaux sur la position et le stationnement dans les bivouacs, et alourdi les mouvements. Si l’état moral de la troupe avant l’attaque était excellent, ainsi qu’en témoignent les extraits de correspondance, son état physique laissait à désirer ».


Le Plateau de Laffaux qui a été investi par la 6e Armée le 5 mai 1917.

« Nous cherchons les trous d’obus »

A la fin de la journée, le froid, la pluie et la neige ont contrecarré le plan Nivelle qui prévoyait l’enfoncement des lignes allemandes en 24 ou 48 heures.
Malgré tout, les assauts se poursuivent : « La nuit arrive avec ses heures d’angoisse ; il arrive aussi un ordre de monter en haut du plateau de Craonne pour prendre position. Nous partons vers 8 heures du soir par une nuit obscure ; l’ennemi ralentit son bombardement ; nous marchons en tous sens pendant 4 heures dures et pénibles, nous gravissons des ravins, redescendons, heurtons à chaque pas des morts. Il y a bien quelques Allemands, mais très peu. Tous les soldats français que nous rencontrons en ce moment sont du 127e  et du 327e RI. Derrière nous, nous avons laissé des morts du 33e, du 73e et du 273e.  Enfin, vers minuit, nous arrivons à l’endroit qui nous est désigné et que nous cherchons dans le chaos, les trousd’obus, les morts, les ténèbres, les engins de mort, la faim, la soif, l’inquiétude et la fièvre », témoigne Paul Clerfeuille.


Le Fort de Malmaison repris par les Français le 23 octobre 1917

Relance des 4 et 5 mai

Au fil des jours, les combats succèdent aux assauts qui eux-mêmes laissent place aux offensives et aux contre-offensives. Des vagues de fantassins déferlent sur les lignes ennemies. Dans une interview au quotidien anglais Times, le ministre de la Guerre, Paul Painlevé (1863-1933), annonce que sur la seule période du 16 au 20 avril, nos troupes ont perdu environ « 28.000 tués et 84 000 blessés ». En réalité, 766 officiers et 16 130 soldats ont été tués et 20.000 environ sont portés disparus (ou prisonniers) entre le 16 et le 30 avril. Il faut ajouter, sur la même période, 1.848 officiers et 63.248 hommes de troupes blessés.

Le général Nivelle relance deux grandes vagues d’offensives les 4 et 5 mai 1917. C’est lors de la journée du 5 mai que le 62e RI monte en ligne dans le secteur d’Ailles. Son objectif est de s’emparer du plateau et à pousser des unités jusqu’à Ailles et l’Ailette. Il est encadré à sa gauche par le 19e RI et à droite par le 65e. Ramené dans ses lignes de départ, le régiment a fait 40 prisonniers allemands, mais au prix de pertes terribles : 900 hommes dont un grand nombre d’officiers sont tués ou blessés. « Au-dessus de la Creute (10) des Saxons a été livré un combat extrêmement vif », précise l’historique du régiment.


Des soldats du 46e régiment de chasseurs alpins qui ont combattu entre avril et octobre 1917 au Chemin des Dames.
Le 46e BCA est dissout le 15 novembre 1917

Caverne du Dragon

Le 8 mai, il faut se rendre à l’évidence : l’offensive à outrance ne permet pas de faire la décision sur le terrain. Le 15 mai, le général Nivelle est remplacé par le général Philippe Pétain à la tête de l’armée française. Ce qui n’empêche pas le déclenchement d’actes d’indiscipline collective, ici ou là (11). Le 25 juin, 2.000 poilus du bataillon Lacroix du 152e RI (les Diables rouges) et du bataillon Moréteaux du 334e RI reprennent aux Allemands la Caverne du Dragon à Oulches. L’assaut est donné à 18 h 00 et les nids de résistance sont nettoyés au lance-flamme. Les troupes françaises capturent 340 soldats allemands dont 10 officiers.

Le sacrifice des Fantassins

Le 23 octobre, les Français parviennent à s’emparer du fort de la Malmaison, à l’ouest du Chemin des Dames, à l’issue d’une attaque limitée mais très bien préparée ; c’est un succès tactique, avec des pertes très inférieures à celles infligées aux Allemands, qui valide la nouvelle conduite de la guerre prônée par Pétain. Entre le 31 octobre et le 1er novembre 1917, les Allemands abandonnent leurs positions sur le Chemin des Dames pour se replier derrière une nouvelle ligne de défense, au nord de l’Ailette. Les pertes entre le 16 avril et le 1er novembre 1917 sont de 17.000 morts, 20.000 disparus (chiffre incluant les prisonniers) et 65.000 blessés du côté français ; du côté allemand, elles sont estimées à 35.000 (tués, disparus, blessés). Plusieurs monuments rappellent encore aujourd’hui le sacrifice des Fantassins et d’autres unités sur ce chemin de souffrance, en particulier le monument de la 36e DI dit aussi « Monument des Basques », le monument du 36e RI ou encore la Fontaine du Poilu.

Des soldats célèbres

De soldats qui deviendront quelques années plus tard de grands personnages français ont participé au Chemin des Dames :

– Jean de Lattre de Tassigny (1889-1952), alors capitaine adjudant-major au 93e régiment d’infanterie ;
– Achille Liénard (12) (1884-1973), aumônier et brancardier au 201e régiment d’infanterie ;
– Pierre Theilard de Chardin (13) (1881-1955) caporal-brancardier au 8e régiment de marche de tirailleurs marocains ;
– Marc Bloch (1881-1944) officier au 72e régiment d’infanterie.

Capitaine (R) Christophe SOULARD

 

Notes :
(1) Qui fut le « tombeau des Chasseurs » lors de la bataille de Linge entre juillet et octobre 1915
(2) https://inventaire.hautsdefrance.fr/dossier/chateau-de-la-bove-a-bouconville-vauclair/a7100d3c-aa89-434d-8ee3-3aa6cbd75d0b
.(3) Aussi appelé Groupe d’armée de rupture.

(4) Source : http://www.horizon14-18.eu/wa_files/174_temoignages_chemin_des_dames.pdf)
(5) Le 4 avril, un sergent-major du 3e  Régiment de zouaves est fait prisonnier. Il avait, sur lui, les plans d’engagement de son unité.
(6) Paul Clerfeuille. Ibid.
(7) Phrase prononcée lors d’un comité secret à la Chambre des députés le 20 juin 1916.
(8) Sur 128 chars engagés, 57 sont détruits, 64 tombent en panne ou restent enlisés  restés. Le bilan humain est lourd : 9 officiers tués, 17 blessés, 7 disparus. 25 hommes tués, 92 blessés et 30 disparus.
(9) Les colonels Dumas et Garnier sont tués lors de l’assaut.
(10) Carrière
(11) Sur 450 condamnations à mort prononcées, 27 ont été effectives.
(12)Evêque puis cardinal de Lille.
(13) Il refuse d’être aumônier militaire
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